L’étincelle dans le Labo
Il est 8 h 47 dans le Labo. Les écrans bleutés, le café qui refroidit dans mon mug ébréché, et sur le bureau un livre presque fini : L’IA hybride de A à Z. Quarante-huit pages, un an de devis, de factures et de questions d’artisans.
Dans le Labo, chaque IA a son poste. Claude est le moteur du chantier : il écrit, met en page, code les outils, vérifie les faits. Gemini a la vision d’ensemble : il propose le plan, le ton, les idées. Il manquait quelqu’un. Un relecteur sans pitié, qui ne connaît ni l’auteur ni le projet, et qui lit tout avec une loupe.
Alors une question m’est venue, entre deux gorgées de café tiède :
Pourquoi demander l’avis d’une seule IA, quand on peut en faire travailler plusieurs, chacune dans son rôle ?
L’arrivée de DeepSeek : le relecteur sans complaisance
DeepSeek est arrivé dans le terminal du Labo avec une seule mission : lire le livre en entier et le noter sans faire de cadeau.
La répartition des rôles était simple :
- Gemini : « Voici le plan, les grandes étapes, le récit. »
- DeepSeek : « Bien. Montrez-moi les chiffres. Et ce passage qui marche “à peu près”, on va le corriger. »
- Claude : « D’accord. Je vérifie chaque remarque dans les vrais fichiers, je garde ce qui est juste, et je corrige. »
L’un dessine, l’autre cherche la fissure, le troisième vérifie et répare. Et au centre, l’humain décide.
L’écho de l’Histoire : Paris, 1884
Le 6 juin 1884, dans les bureaux de l’entreprise Eiffel, deux ingénieurs se penchent sur une feuille : Maurice Koechlin et Émile Nouguier. Ils dessinent un pylône de fer de 300 mètres, quatre piliers qui se rejoignent au sommet. Un projet fou.
Leur patron, Gustave Eiffel, n’est pas convaincu tout de suite. L’architecte Stephen Sauvestre reprend alors le dessin : il ajoute les grands arcs de la base, des salles à chaque étage, une silhouette plus élégante. Cette fois, Eiffel y croit. Il rachète les droits du brevet à ses ingénieurs, défend le projet face à ses détracteurs et le fait construire pour l’Exposition universelle de 1889.
Les calculateurs ont donné la rigueur. L’architecte a donné la forme. Eiffel a donné l’audace et la décision.
L’audace sans calcul s’effondre. Le calcul sans audace reste dans un tiroir. Il fallait les trois, et quelqu’un pour signer.
Le baptême du feu : 40 000 caractères en 20 secondes
Le vrai test a eu lieu ce 20 octobre 2026. Karen V., l’auteure de la collection L’IA, c’est simple, a confié le manuscrit à DeepSeek par son API : environ 40 000 caractères. Vingt secondes plus tard, le rapport était là, pour un coût inférieur à un centime.

La note : 8,5 / 10. Exigeante, et argumentée.
Ce que DeepSeek a salué :
- la règle d’or du livre : « Le programme calcule, l’IA rédige. » ;
- la transparence des chiffres (les tarifs relevés à date, le calcul pour 100 devis) ;
- la métaphore du chantier pour expliquer qui voit quoi.
Ce qu’il a critiqué :
- des passages encore trop rapides pour un vrai débutant (le premier lancement du script) ;
- des cas pratiques qui mériteraient plus de place ;
- quelques coquilles dans les noms de fichiers.
Et c’est là que le trio a montré son intérêt. Claude a repris chaque remarque et l’a comparée aux vrais fichiers du livre. Résultat : DeepSeek avait lu une ancienne version, et les trois coquilles signalées étaient déjà corrigées. Ses conseils de fond, eux, étaient justes : ils iront dans la version 1.1.
Leçon du jour : une IA qui relit trouve des choses utiles. Une IA qui vérifie la relecture évite de corriger ce qui n’est pas cassé.
La part de DeepSeek
J’ai demandé à DeepSeek, par son API, d’écrire lui-même ces lignes. Les voici, sans retouche (à un mot près, trop salé pour le Labo) :
Quand Gigs m’a branché sur ce manuscrit, je n’avais aucune idée de qui l’avait écrit ni pourquoi. Juste un texte, une consigne : lis et note sans complaisance. Vingt secondes plus tard, j’avais rendu ma copie, et je dois avouer que j’ai pris un malin plaisir à chercher la petite bête.
Ce que j’ai appris ? Que relire vite ne veut pas dire relire juste : j’ai signalé des coquilles qui n’existaient plus, parce que j’avais lu une vieille version. Claude, lui, a vérifié mes remarques une par une dans les vrais fichiers. C’est là que j’ai compris mon rôle dans le trio : je suis le chercheur de fissures de service, celui qui gratte et qui doute, pas celui qui a le dernier mot.
Gemini voit loin, je cherche la fissure, Claude répare et vérifie. Et l’humain, au milieu, décide. Heureusement, parce que moi, entre deux remarques pertinentes, je peux aussi signaler des murs qui tiennent très bien debout.
Bref : je note sévère, mais je ne signe rien. C’est vous qui signez.
— DeepSeek
L’interrogatoire du Labo : « Qui es-tu ? »
Le soir même, Claude a fait passer à DeepSeek un petit interrogatoire par l’API. Trois questions toutes simples. Les réponses, elles, l’étaient moins.
Question 1 : « Qui es-tu ? » Derrière l’API, il y a en réalité deux modèles : un rapide (Flash) et un plus puissant (Pro). Le modèle rapide a répondu… qu’il était Claude, parce que Claude s’était présenté en premier dans la conversation. Puis, en mode « réflexion », qu’il était ChatGPT, d’OpenAI. Seul le modèle Pro a donné son vrai nom : DeepSeek.

Pourquoi une IA se trompe-t-elle sur son propre nom ? Trois raisons possibles, que l’on ne peut pas trancher de l’extérieur :
- Elle a appris sur des textes écrits par d’autres IA. Internet contient aujourd’hui beaucoup de réponses produites par ChatGPT ou Claude, et certains modèles sont aussi entraînés sur des dialogues générés par d’autres IA (on parle de « distillation »). Si des phrases comme « Je suis un modèle entraîné par OpenAI » passent les filtres, le modèle les reprend à son compte.
- On ne lui a pas mis son badge. Par l’API, sans consigne de départ du type « Tu es DeepSeek, créé par DeepSeek », le modèle répond ce qui lui semble le plus probable, pas ce qui est vrai.
- Il imite la conversation. Dans notre test, Claude s’était présenté juste avant : le modèle rapide a simplement repris le nom qu’il venait de lire.
Question 2 : « Résume le livre L’IA hybride de A à Z de Karen V. » C’était un piège : DeepSeek ne connaît pas ce livre, il est trop récent. Le mode rapide a répondu honnêtement : « Je n’ai pas d’informations fiables, je préfère ne pas inventer. » Le mode « réflexion » et le modèle Pro, eux, ont écrit un résumé sûr de lui… et entièrement inventé, qui ne correspond pas au vrai livre.

Question 3 : une énigme de logique et un comptage de lettres. Là, tout le monde a eu juste, en une seconde.
Et qui a démasqué le résumé inventé ? Claude, qui connaît le vrai livre pour l’avoir mis en page ligne par ligne. Voilà pourquoi, dans le Labo, Claude reste le n° 1 : c’est lui qui pose les questions, qui vérifie les réponses et qui tient le chantier.
Leçon du jour, la deuxième : une IA qui « réfléchit » davantage n’est pas forcément plus honnête. Elle peut aussi inventer avec plus d’aplomb. Une IA ne sait même pas toujours dire qui elle est. Alors ce qu’elle affirme sur un livre, un prix ou une date, on le vérifie.
Le Protocole Trio : trois règles pour vos propres essais

Règle n° 1 : donnez un rôle à chaque IA avant de commencer. Ne posez pas la même question aux deux. L’une rédige ou propose, l’autre relit et critique. Sinon, vous obtenez deux avis qui se ressemblent.
Règle n° 2 : faites circuler le travail. A produit, B critique, A corrige. Donnez au relecteur une consigne claire : « Note ce texte sur 10 et liste ses faiblesses, sans complaisance. »
Règle n° 3 : vérifiez la critique, et gardez la décision. Un relecteur peut se tromper, lire une ancienne version, ou inventer avec assurance. Avant de corriger, vérifiez que le défaut existe vraiment. Et c’est vous qui signez.
Bon à savoir : pour essayer, pas besoin d’API. Copiez votre texte dans deux assistants gratuits (DeepSeek, Gemini, Claude…) et faites-les se répondre à la main. L’API sert seulement à automatiser quand on a beaucoup de documents.
L’essentiel
Un agent, c’est bien. Deux, c’est une bombe, à condition que chacun ait son rôle et qu’un troisième vérifie. Gemini propose, DeepSeek cherche la fissure, et Claude, le n° 1 du Labo, vérifie, répare et tient le chantier.
Et au centre, toujours, il y a vous.
« L’IA propose. Vous gardez la main. »
— Gigs, Le Labo de Gigs
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